443. "Immigrants Can Belong and Be Themselves" International Herald Tribune (January 2, 2004) p. 6. (Also published: “Diversité dans l’unité, mode d’emploi, par Amitai Etzioni.” Le Monde, (January 14, 2004).)


La récente agitation autour du voile que les jeunes filles ne peuvent pas porter (en France) et que, après des années de débat, les professeurs (en Allemagne) et le personnel judiciaire (aux Pays-Bas) peuvent finalement porter me rappelle une histoire que les avocats aiment à répéter. Souvent, lors d'un divorce, quand un couple est arrivé à un accord après de longues et pénibles négociations, tout s'effondre au moment de décider qui aura un objet sans importance, une théière par exemple. Cette théière devient le réceptacle des ressentiments les plus profonds.

De la même façon, le voile est avant tout le centre d'une lutte profonde sur le caractère futur de l'Europe, comme d'autres luttes semblables dans de nombreux pays, du Japon au Canada. Ce que révèle le conflit sur le voile, c'est le sentiment partagé par les Européens que l'essence de leur identité, leur culture morale et leurs traditions sont agressées par les immigrés.

Un groupe d'universitaires et de fonctionnaires de toute l'Europe a formulé une nouvelle approche de ce problème au cours d'un débat que je présidais. Nous appelons cela la diversité dans l'unité. C'est l'image d'une mosaïque qui l'illustre le mieux, avec des morceaux de différentes tailles et de différentes couleurs, mais qui ont en commun le même cadre qu'on peut décrire.

S'il existe des valeurs fondamentales qui doivent être considérées comme sacro-saintes, d'autres différences culturelles et sociales ne devraient pas seulement être tolérées, mais accueillies comme enrichissantes. La crainte des majorités européennes n'est pas difficile à comprendre. Quand plusieurs familles venues d'un pays lointain s'installent dans les maisons du voisinage, cela donne à réfléchir aux voisins.

Il est absurde de nier que beaucoup d'immigrés se comportent vis-à-vis de leurs femmes, de leurs enfants, et vis-à-vis de la loi, d'une façon que nous trouvons inquiétante. Certaines de ces conduites ne sont pas seulement différentes, elles sont répréhensibles.

Dans le cadre de la diversité dans l'unité, les immigrés qui souhaitent devenir membres de la communauté nationale (ou de l'Union européenne, en l'occurrence) doivent accepter certains principes fondamentaux. Ils doivent accepter de respecter les droits de l'homme, la forme démocratique de gouvernement et la loi. Ils doivent apprendre la langue officielle. Ils doivent accepter aussi bien la gloire que les fardeaux des histoires nationales existantes.

Mais l'assimilation pure, qui exige que les immigrés se fondent dans le reste de la société, est une homogénéisation inutile. Si les immigrés font leurs les principes de base, il n'y a aucune raison de protester s'ils mangent ou dansent différemment de nous, ou s'ils prient d'autres dieux. En réalité, comme vous le diront tous ceux qui ont apprécié l'amélioration de la cuisine à Londres au cours de la dernière génération, ces différences peuvent être une source de perfectionnement.

En même temps, nous qui sommes favorables à la diversité dans l'unité, nous rejetons catégoriquement la notion de multiculturalisme, d'après laquelle nous devrions abolir les identités sociétales afin d'accueillir les sensibilités des nouveaux venus. Aucune société ne peut prospérer si ses membres ne partagent pas un certain nombre de valeurs ; pas plus qu'il n'existe de raison pour soutenir que les droits de l'homme, que nous voulons voir respecter par tous les peuples du monde, peuvent être ignorés dans nos villes, ou que la loi démocratique puisse être considérée comme un choix parmi d'autres.

La diversité dans l'unité implique les données politiques suivantes :

 * Dans l'idéal, les enfants devraient fréquenter les écoles publiques, pour s'assurer qu'ils connaîtront le même ensemble de valeurs et que ces enfants d'origine différente pourront se mélanger. En même temps, les enfants devraient pouvoir choisir des options - 15 % environ des matières enseignées - grâce auxquelles ils pourraient en apprendre plus sur leur culture d'origine, sur la langue de leurs parents et même sur leur religion, dans la mesure où les enseignants seront qualifiés et choisis par les autorités éducatives, et non par des fondamentalistes.

Cependant, comme dans de nombreux pays, il existe beaucoup d'écoles privées catholiques, juives (auxquelles s'ajoutent aujourd'hui des écoles musulmanes), on doit considérer, faute de mieux, une seconde approche. Elle implique que les enfants de ces écoles participent régulièrement à des activités avec les enfants des autres écoles, par exemple des activités sportives ou des travaux d'intérêt général. Et, avant tout, l'Etat doit maintenir une surveillance attentive des études pour s'assurer que les valeurs communes sont bien enseignées et que ces écoles ne sont pas transformées en pépinières de haine contre la société.

 * On ne devrait pas donner automatiquement la nationalité aux immigrés. Ils devraient passer des tests permettant de vérifier s'ils ont acquis une maîtrise raisonnable de la ou des langues de la société d'accueil, une connaissance de base de sa culture et une certaine familiarité avec ses institutions.

 * Il faudrait accorder aux immigrés une période limitée pendant laquelle ils seraient exemptés d'une adhésion totale à certaines lois, comme la législation concernant la sécurité sur les lieux de travail, dans leurs petites boutiques et leurs commerces, les lois sur le travail des enfants et certaines dispositions de santé publique.

Au cours de cette période, ils devraient recevoir une aide à l'apprentissage et au respect des lois de leur nouveau pays. Au bout, par exemple, de sept ans, ils devraient être capables de se conformer à toutes les lois.

 * Il ne devrait pas y avoir de religion d'Etat. Nous préférons cette position à celle qui demande qu'on reconnaisse toutes les religions, ce qui impliquerait que les caisses de l'Etat financent tous les employés religieux et que les cérémonies officielles s'ouvrent sur un arc-en-ciel de prières et de rituels.

Dans ce domaine, il vaut mieux laisser l'unité dans une compréhension informelle. Dans beaucoup de pays, le dimanche est jour de congé, mais au cours des années on a accepté que les commerçants ferment un autre jour, en fonction de leur appartenance religieuse. Toutefois le dimanche a gardé un statut particulier et informel qui permet à la majorité d'avoir l'impression de ne pas perdre "sa" journée.

On peut parfaitement diverger sur les détails et il reste encore beaucoup de points à régler. Mais l'approche sous-jacente - en assurant à la majorité qu'on attend des immigrés qu'ils respectent les principes fondamentaux, et en affirmant qu'il n'y a aucune raison de s'opposer à cette approche parce que les immigrés divergent sur d'autres points - semble être saine. En fait, elle fonctionne très bien dans la société que les Européens aiment critiquer, mais qui est manifestement en avance sur cette question, les Etats-Unis.

Ah, j'allais oublier le voile ! L'unité dans la diversité devrait facilement être réalisée si les enfants portaient des uniformes avec un petit emblème national - ou de l'Union européenne - avec, en plus, un élément religieux symbolique, si les enfants décidaient d'en porter un.

L'idée que ce genre d'expression emblématique pourrait être ressentie comme une agression ne subsistera que tant que les autres questions n'auront pas été résolues.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Guiloineau.

 

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